
J’ai été victime de maltraitance de l’âge de 2 ans jusqu’à 14 ans par mon grand-père maternel et mon père : maltraitance physique, sexuelle et psychologique. Écrire ces poèmes m’a beaucoup soulagée. Et si vous voulez savoir comment l’histoire s’est terminée sans lire ces poèmes douloureux, rendez-vous à la fin de cette page.
Maltraitance avec mon grand-père maternel
| Le chantage Tu as dit À la petite fille de cinq ans et demi Que si elle ne venait pas avec toi faire la sieste Tu mourrais Alors je venais parce que la mort m’effrayait Je me demandais si tu allais te transformer en poussière Je me demandais si tu allais te transformer en squelette Je me demandais si même mort, tu allais me toucher Mais la haine a dépassé la peur Et je t’ai dit que je ne viendrais plus Tu m’as demandé si je voulais que tu meures J’ai dit un petit oui Un petit oui du haut de mes cinq ans et demi Et j’ai attendu que tu te transformes J’ai attendu de voir la poussière J’ai attendu de voir le squelette Mais je n’ai vu que ton sourire Et puis j’ai entendu ton rire Tu m’as attrapée par les bras pour me trainer dans l’herbe Pour me forcer à rester contre toi Et moi, du haut de mes cinq ans et demi Je n’avais toujours pas compris Que tu m’avais menti |
| Pute Je croyais tout ce que tu me disais Papy qui disait à sa petite fille préférée La petite pute qu’elle était En la touchant tout l’été Quand j’ai demandé à ma maman Ce que ce drôle de mot voulait dire J’ai vu devant le miroir La petite fille sale La petite fille de rien La petite fille laide et obscène Et j’ai eu honte Honte d’être une pute Pute du haut de mes six ans Et quand l’instituteur m’a demandé Ce que je voulais faire plus tard Je n’ai pas osé lui avouer Que j’avais déjà un métier |
| La violence Petite fille qui se débattait Contre son papy Petite fille de cinq ans et demi Je me débattais Avec parfois cette joie De m’enfuir loin de toi Mais quand tu étais le plus fort Quand j’étais épuisée De me débattre Et de pleurer Je regardais les rayons du soleil Danser à travers le feuillage Le feuillage de mon grand chêne |
| La place d’à côté C’est l’heure du déjeuner Longue table en bois massif Dressée pour dix invités C’est l’heure du déjeuner Une seule place à éviter La place d’à côté Et voilà la marmaille La ribambelle de cousins Qui se battent Pour éviter Éviter la place d’à côté Et c’est la cousine la plus fragile La plus cassée Sa préférée Qui a chaque fois se fait frapper Par ses cousins plus âgés Qui a chaque fois perd au jeu De la place d’à côté C’est l’heure du déjeuner La petite fille s’assoit le corps rigide Déjà en larme Déjà broyée Car voilà l’ogre qui s’assoit Sur la place d’à côté Pour la toucher pendant le déjeuner |
| Petit cousin Mon petit cousin Tu as tellement souffert Souffert de te faire frapper Tu ne pouvais pas crier Tu ne pouvais pas pleurer Notre grand-père te battait Devant ta maman qui pleurait Et si souvent nous avons cru Cru que tu étais un enfant mort Tes yeux restaient fermés Petit garçon inanimé sur le sol glacé |
| Le noir J’avais peur du noir Quand tu m’enfermais dans la cave J’avais peur du noir Alors j’écartais les bras Pour que les monstres ne m’approchent pas Et je ne bougeais pas. Assise seule dans le silence. J’attendais sans pleurer. Mais quand la porte s’ouvrait Et que je te voyais Souriant dans la pénombre Je n’avais plus envie de me lever Je savais que j’allais devoir te frôler J’avais moins peur du noir que de toi. |
Maltraitance avec mon père
| Premiers souvenirs Même pas encore trois ans Petite fille en t-shirt blanc Qui joue au bord de la piscine La piscine bleue résine Et toi, mon papa Qui vient près de moi Avec ton appareil photo Mais pas pour jouer avec moi À peine trois ans Tu m’as demandé de te montrer mes petits seins blancs Alors j’ai soulevé mon t-shirt J’ai pas compris ce que tu voulais J’ai pas compris ce que tu voyais Je me suis sentie si mal Du haut de mes deux ans et demi |
| Le jeu du poisson Tu m’as dit que tu allais m’apprendre un nouveau jeu Tu m’as fait monter sur tes chaussures Et je me suis mise à rire Mais tu as plaqué ma tête Ma tête contre ta braguette Et tu m’as dit de faire le poisson J’ai rit Et j’ai fait le poisson Comme tu voulais Et puis je me suis sentie mal Et je ne voulais plus jouer J’ai voulu arrêter Mais tu m’as forcée Serrant ma tête contre ta braguette Je me suis mise à pleurer Alors tu m’as étouffée Tu as écrasé ma tête Contre ton pantalon trop serré |
| La pièce interdite Dans ta pièce interdite Aux femmes nues pendues sur les murs Ta pièce noire et sans fenêtre Papa, tu y restais des heures Enfermé dans ton monde Ton monde noir et sans fenêtres Ce que je te détestais Quand tu m’y faisais entrer Ce que je t’ai haï Pendant toutes ces années Espérant chaque jour que tu y restes enfermé |
| Le mal Dans le couloir devant la porte De ta pièce noire et sans fenêtre Papa, tu as pointé ton révolver sur moi J’ai cru que j’allais mourir Pendant les vacances Les vacances noires et sans fenêtres Papa, tu as fait semblant de me jeter d’une falaise J’ai cru que j’allais mourir Mais dans le salon Le salon noir et sans fenêtre J’ai su que j’allais souffrir Papa, tu as tordu mes petits bras Et j’ai senti mes os craquer Et je me suis mise à pleurer |
| La sieste Pour une fois papa Tu ne me fais pas mal Pour une fois papa Tu m’emmènes dormir contre toi Tu m’as dit que tu allais me faire un gros câlin Mais j’ai senti ta main Se glisser entre mes cuisses Ça m’a coupé le souffle J’ai pas compris Que tu m’avais mentie Mais je me suis dit Que pour une fois papa Tu ne me tordais pas les bras Et c’était peut-être mieux comme ça |
| La salle de bain Tous les dimanches Ça recommence Toute nue dans mon bain Je n’arrête pas de pleurer Tous les dimanches Ça recommence Tu es derrière la porte Et tu crochètes la serrure Tous les dimanches Ça recommence Tu me menaces d’ouvrir la porte Avec les ciseaux Tous les dimanches Ça recommence Je cache avec mes mains mon pubis de petite fille Tous les dimanches Ça recommence Tu me dis que tu vas entrer Entrer pour me regarder Tous les dimanches Ça recommence J’ai peur de me faire violer Je n’arrête pas de pleurer |
Symptômes
| -1- Trois ans et déjà ça se voit Les enfants font la ronde Les enfants chantent Les enfants jouent en riant Mais pas moi Trois ans et déjà ça se voit. Je n’ai pas envie de jouer Pas envie de rire Pas envie de chanter Contre le mur Je reste assise Contre le mur Je reste triste Je n’ai pas envie de jouer Je n’ai pas envie de chanter Je n’ai pas envie de rire Je préfère rester cachée Trois ans et déjà ça se voit. |
| -2- Pendant la récré Je les cherche Les pierres et les bouts de verre Je me coupe le front Je me coupe les joues Pour effacer sur mon visage La petite fille laide et sale |
| -3- Dans la cour Je me déshabille Je soulève ma jupe Pour montrer aux grands À quel point ça ne va pas Et les dames qui me voient Rient de voir une petite fille si stupide Elles disent à haute voix Que cette petite fille-là Quand elle grandira Se prostituera. |
Notes : À la maternelle, la psychologue scolaire me retirait de la classe pour me faire dessiner… je n’ai jamais compris qu’elle voulait m’aider. Je pensais qu’elle voulait savoir si je dessinais bien, alors je m’appliquais à faire de beaux dessins.
Mon instituteur m’avait demandé pourquoi je me faisais du mal. Je n’étais pas capable de répondre. Je ne faisais pas le lien entre ma souffrance et ce que je subissais. Je ne savais pas que j’étais une victime. Il aurait pourtant suffi qu’il me demande de qui j’avais peur. Ça j’aurai pu le dire, dire que j’avais peur quand j’entendais la porte du garage s’ouvrir, peur de l’entendre monter les escaliers pour venir me chercher.
Je pensais que tous les enfants vivaient la même chose que moi. Et pour donner du sens, j’avais même imaginé que les garçons, quand ils devenaient grands, allaient dans une école spéciale pour les rendre méchants.
L’ignorance
Et les mots qui culpabilisent les victimes…
| La psychologue de la ville J’ai douze ans, C’est la première fois que je le dis, La première fois que je me confie, Assise sur la petite chaise en métal, Je pleure pour enfin me libérer, Mais la psychologue n’a pas compris, La psychologue m’a dit : « Apprends à te défendre, Apprends à dire non. » Alors je n’ai plus rien dit, Et je suis repartie, Le coeur plombé, Le coeur démoli. Cet été-là, mon grand-père m’a forcée à monter en voiture, Et quand la voiture s’est arrêtée, Il a essayé de me violer. Je l’avais dit, Je l’avais dénonc;é, Et personne ne m’a écoutée, Même pas cette professionnelle de la santé. J’avais douze ans, C’étais la première fois que je me confiais, Honte à toi, Celle qui aurait dû m’aider. |
| Pourquoi ? Pourquoi tu l’as pas dit plus tôt ? C’est bête, tu vois. Moi, si j’avais été toi, je l’aurai dit aussitôt. Pourquoi tu t’es pas défendue ? De toute façon, tu n’aurais pas su. Pourquoi tu pleures pour ça ? Ma fois, ce n’est pas si grave ce qu’on t’a fait, tu vois. Pourquoi t’as pas dit non ? Faute à toi ! T’étais bête ou quoi ? |
| Ton corps est à toi Ton corps est à toi, Et alors ? Je le sais bien, Mais eux ils s’en moquent bien. |
| Dis non ! Dis non ! J’ai bien essayé, Et il a rit, Et il m’a forcée à rester contre lui. Je me débattais, Contre un homme de 90 kilos. Dis non ! Mais tu ne comprends pas Comprends pas que je vis avec mon p’tit Jack l’Éventreur à moi. Il me terrorise, Il me torture, Il m’enferme dans le noir devant des films d’horreur, Il me dit qu’il va me tuer, Il me dit qu’il va me décapiter, Faire rouler ma tête jusque dans la salle à manger… Dis non ! Tu me lis une histoire pour que je dise non…. Mais tu ne comprends pas, Je vis avec un vrai monstre, Ce n’est pas un loup, Ce n’est pas un personnage dessiné C’est deux hommes, C’est mon père, C’est mon grand-père. Et toi, tu me dis de dire non…. |
Notes :
Le secret : derrière chaque « c’est notre petit secret », il y a une MENACE. Il y a un « ne le dis à personne SINON… (par exemple : la police va venir, ils emmèneront ta maman et tu ne la reverras jamais ». ) Ça s’appelle verrouiller la parole de l’enfant.
La honte : je n’ai jamais eu honte de ce que l’on me faisait subir, Certains enfants la ressentent, pas tous. J’ai vu mes cousins et mes cousines se faire agresser devant moi, c’est peut-être en parti pour ça. En tout cas quand j’ai compris ce que c’était, je l’ai dit.
Demander à un enfant de dire non, c’est le rendre responsable de la situation, c’est le culpabiliser.
Les attouchements sont souvent minimisés. Chaque viol commence toujours par des attouchements, c’est pourquoi il est important d’écouter la parole de l’enfant dès le début.
La fin
| Libérée Quand j’ai appelé Pour me libérer Vous m’avez enfermée Enfermée à clef Dans la chambre d’été Pendant des jours, Je suis restée alongée, Enfermée à clef, Dans la chambre d’été. J’étais si heureuse, D’être libérée, Que je ne me suis pas rendue compte, Que j’étais séquestrée. |
| Classée sans suite Ce soir, j’ai reçu la lettre tant espérée La lettre qui aurait dû me libérer La lettre qui aurait dû te condamner Mais tu me l’as arrachée des mains Tu l’as lue en souriant Et en souriant, tu l’as tendue Toi, qui ne m’as jamais défendue, jamais soutenue Alors j’ai pris tous les médicaments Les médicaments dans la boîte à pharmacie Et je les ai tous avalés Pour ne plus souffrir, ne plus penser. Je suis allée me coucher Pour essayer d’oublier La lettre tant attendue Qui aurait dû me libérer. |
| Le placement Un matin gris sous la brise J’ai fait ma valise Emmenée dans un grand centre Un centre pour les enfants gelés On m’a donné une chambre Une chambre pour que je puisse me soigner On m’a donné une chambre Une chambre pour que je sois en sécurité Mais quand la porte s’est fermée Et que je suis restée seule Seule et désemparée Terrorisée et abandonnée Mon monde a basculé Un matin tout gris sous la brise. |
| La résilience Au commencement, Il y a les pleurs et la peur Cette peur Qui se cache dans chaque lieu Ces larmes Qui n’en finissent pas de me noyer. Et y a ce besoin de reconnaissance Ce besoin d’être écoutée Ce besoin de crier. Un abîme de souffrance. Et le dégoût de soi. Puis, les mauvais souvenirs s’épaississent Ils viennent et reviennent Comme des fantômes aux dents aiguisés que j’aimerais oublier. Ils étouffent le présent Ils étouffent les rires passés Ils étouffent la réalité. Et puis il y a ce sentiment épouvantable Cette souffrance inexprimable Qui ronge le corps et la peau Cette colère sourde Que l’on supporte jour après jour. Dépossédée. Je ne veux pas Ressentir un corps que je ne supporte pas, Dire oui au plaisir, Serait justifier le mal qu’ils m’ont fait subir. Survivre. Survivre au sentiment de culpabilité. Et puis, le temps dilate la souffrance. Le silence. J’accepte mes souvenirs Je les laisse venir Je les écoute Et je les apprivoise J’accepte enfin l’horreur. Petit à petit, Je me libère de ces souvenirs que je n’ai pas choisis. En me dissociant du mal qu’ils m’ont fait. Et je ne m’apitoie plus. Et je ne pleure plus. Et la souffrance s’éteint. La colère laisse place à la tristesse. Et la victime meurt. Délicatement, J’enveloppe chaque souvenir, L’un après l’autre, Dans du papier de soie. En prenant mille précautions, Je les replace sur l’étagère. Et la tristesse s’en va.. J’apprends à m’aimer Je me donne du plaisir Sans plus me culpabiliser. Et j’accepte d’être pleinement aimée. Je redécouvre les rires passés, Ceux que j’avais oubliés. Je me crée de beaux souvenirs, Des moments choisis. C’est ça la résilience. C’est l’acceptation C’est la sérénité C’est la joie de vivre Qui s’installent au coeur de soi. |
La bonté humaine
| Paris Berlin Je vivais dans la peur, La peur d’être dévêtue, Alors je ne me lavais plus, Allant même jusqu’à m’faire pipi dessus. Mais toi, tu es venu, Petit garçon inconnu, Tu t’es approché de la petite fille sale, Pour réchauffer son cœur si pâle. Tu l’as prise dans tes bras, Toute la nuit dans le train, Entre Paris Berlin. Tu m’as aimée sans rien dire, Tu m’as aimée sans rien demander, Toute la nuit dans le train, Entre Paris Berlin. Tu m’as serrée fort contre toi, Pour me dire que j’avais le droit, Le droit moi aussi d’être aimée. Merci. |
| L’infirmière À peine sortie du coma, Incapable de bouger, Le regard encore aveugle, Tu es venue me laver. Tu m’as parlé tout doucement, Du temps qu’il faisait et des gens qui passaient, Tu m’as parlé tout doucement, En lavant, avec une tendresse infinie, Mon corps si meurtri. Merci. |
| Face à la mer Un été en Angleterre, Encore jeune, encore fragile, Je t’ai rencontré sur ton île, Toi, l’homme du bord de mer. Timidement, je t’ai demandé, Demandé du bout des lèvres, Ce que ça faisait de se sentir aimé, Par un papa, un papa que je n’avais pas. Je t’ai suivi sur le sable doré. Face à la mer, Tu m’as prise dans tes bras, Face à la mer, Tu m’as dit tout bas, Que je pouvais avoir confiance en toi. Moi qui n’avais connu que les bras immobiles, Les bras immobiles d’une peluche inutile, C’était la première fois, Qu’un homme me regardait, Comme une enfant gelée, Une enfant gelée qui demandait juste à être aimée. J’ai levé les yeux sur la mer, La mer calme et paisible, J’y ai vu l’humanité des possibles, L’humanité si belle et si entière. Merci de m’avoir simplement donné, La tendresse que je recherchais. Merci. |
Aujourd’hui, je vais bien. J’ai appelé le numéro vert « SOS enfants maltraités » qui est devenu le 119. J’ai été prise en charge et j’ai été soignée. J’ai suivi 13 ans de psychothérapie. Heureusement, les souvenirs s’apprivoisent. Merci au travail fantastique des services sociaux, des pédo-psychiatres et de toutes les personnes qui me sont venues en aide quand j’étais jeune.
